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C'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort

qu'ils ont raison.


Coluche

 

 

Coluche-bras-d-honneur_pics_390.jpg

 

 

 

 

 

 

Je donne mon adhésion à tout ce qui foudroie le ciel de son insolence, à tout ce qui est loyal et fraternel, à tout ce qui a le courage d'être neuf, à tout ce qui sait donner son coeur au feu, à tout ce qui a la force de sortir d'une sève inépuisable.

  

Aimé Césaire 

 

 

 

 

 

 

  Un homme meurt en moi toutes les fois

Qu'un homme meurt quelque part assassiné

Par la peur et la hâte d'autres hommes.

Un homme comme moi: pendant des mois

Caché dans les entrailles d'une mère,

Né comme moi

Entre l' espérance et les larmes

Triste d'avoir joui,

Et fait de sang et de sels et de temps et de rêves.

Un homme qui voulut être plus qu'un homme

Capable de léguer joyeusement ce que nous laissons aux autres hommes à venir.

  L'amour, les crépuscules et les femmes

La lune, la mer, le soleil, les semailles,

des tranches d'ananas glacés,

Sur les plateaux de laque de l'automne,

Le pardon dans les yeux

L'étrenité d'un sourire

Et tout ce qui vient et qui passe

L'angoisse de trouver

Les dimensions d'une complète vérité.

  Un homme meurt en moi chaque fois qu'en Asie

Ou sur le bord d'un fleuve

D'Afrique ou d'Amérique

Ou au jardin d'une ville d'Europe

La balle d'un homme tue un homme.

Et sa mort défait

Tout ce que je croyais avoir hissé

En moi sur des roches éternelles.

Ma foi dans les héros

Ce goût que j'ai de me taire sous les pins,

Et mon simple orgueil d'homme

Quand j'entendais mourir Socrate dans Platon

Et jusqu'à la saveur de l'eau

Et jusqu'au clair délice de reconnaître

Que deux et deux font quatre,

Car de nouveau tout est mis en doute

Tout

De nouveau s'interroge

Et pose mille questions sans réponse

A l'homme où l'homme

Pénètre à main armée

Dans la vie sans défense d'autres hommes.

Soudain blessées,

Les racines de l'être nous étranglent

Et plus rien n'est sûr de soi

Ni dans la semence le germe

Ni l'aurore pour l'alouette

Ni dans le roc le diamant

Ni dans les ténèbres l'étoile

Lorsqu'il y a des hommes qui pétrissent le pain de leur victoire

Avec la poussière sanglante

D'autres hommes.

 

Jaime Torres Bodet

 

 

 

 

 

 

 

"Peut-être bien qu'en ce monde

il y a de plus en plus de gens

et de moins en moins de personne..."

mafalda.gif

Quino, Mafalda

 

 

 

 

 

Dans la nuit qui m'environne

Dans les ténèbres qui m'enserrent

Je loue les dieux qui me donnent une âme

A la fois noble et fière. [...]

 

En ce lieu d'opprobes et de pleurs

Je ne vois qu'horreur et ombres

Les années s'annoncent sombres

Mais je ne connaitrai pas la peur.

 

Aussi étroit que soit le chemin

Bien qu'on m'accuse et qu'on me blâme

Je suis maître de mon destin

Et capitaine de mon âme.

 

William Henley, "Invictus"

 

 

 

mandela 94

Mandela, 1990

 

 

 

Je savais parfaitement que l'oppresseur doit être libéré tout comme l'oppressé. Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, il est enfermé derrière les barreaux des préjugés et de l'étroitesse d'esprit. Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu'un d'autre de sa liberté, tout comme je ne suis pas libre si l'on me prive de ma liberté. L'opprimé et l'oppresseur sont tout deux dépossédés de leur humanité.

Quand j'ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission: libérer à la fois l'opprimé et l'oppresseur. Certains disent que ce but est atteint. Mais je sais que ce n'est pas le cas. La vérité, c'est que nous ne sommes pas encore libres; nous avons seulement atteint la liberté d'être libres, le droit de ne pas être opprimés. Nous n'avons pas encore fait le dernier pas de notre voyage, nous n'avons fait que le premier sur une route plus longue et difficile. Car être libres, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. La véritable épreuve pour notre attachement à la liberté vient de commencer.

J'ai parcouru ce long chemin vers la liberté. J'ai essayé de ne pas hésiter; j'ai fait beaucoup de faux pas. Mais j'ai découvert ce secret: après avoir gravi une haute colline, tout ce qu'on découvre, c'est qu'il reste beaucoup d'autres collines à gravir. Je me suis arrêté un instant pour me reposer, pour contempler l'admirable paysage qui m'entoure, pour regarder derrière moi la longue route que j'ai parcourue. Mais je ne peux me reposer qu'un instant; avec la liberté viennent les responsabilités et je n'ose m'attarder car je ne suis pas arrivé au terme de mon long chemin.

 

Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté

 

 

 

 

 

 

L'évadé 


Il a dévalé la colline

Ses pieds faisaient rouler des pierres

Là-haut, entre les quatre murs

La sirène chantait sans joie.

 

Il respirait l'odeur des arbres

De tout son corps comme une forge

La lumière l'accompagnait

Et lui faisait danser son ombre.

 

Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il sautait à travers les herbes

Il a cueilli deux feuilles jaunes

Gorgées de sève et de soleil

 

Les canons d'acier bleus crachaient

De courtes flammes de feu sec

Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il est arrivé près de l'eau.

 

Il y a plongé son visage

Il riait de joie, il a bu

Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il s'est relevé pour sauter

 

Pourvu qu'ils me laissent le temps

Une abeille de cuivre chaud

L'a foudroyé sur l'autre rive

Le sang et l'eau se sont mêlés.

 

Il avait eu le temps de voir

Le temps de boire à ce ruisseau

Le temps de porter à sa bouche

Deux feuilles gorgées de soleil

 

Le temps de rire aux assassins

Le temps d'atteindre l'autre rive

Le temps de courir vers la femme

 

Il avait eu le temps de vivre.

 

Boris Vian

 

  evasion.jpg

 

 

 

 

 

 J'aime bien ce verbe "résister".

Résister, à ce qui nous emprisonne, aux préjugés, aux jugements hâtifs, à l'envie de juger, à tout ce qui est mauvais en nous et ne demande qu'à s'exprimer, à l'envie d'abandonner, au besoin de se faire plaindre, au besoin de parler de soi au détriment de l'autre, aux modes, aux ambitions malsaines, au désarroi ambiant.

Résister, et... sourire.  

Emma Dancourt

 

 

 

 

 

 

 

  Sur mes cahiers d'écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J'écris ton nom

 

Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J'écris ton nom

 

Sur les images dorées

Sur les armes des guerriers

Sur la couronne des rois

J'écris ton nom

 

Sur la jungle et le désert

Sur les nids sur les genêts

Sur l'écho de mon enfance

J'écris ton nom

 

Sur les merveilles des nuits

Sur le pain blanc des journées

Sur les saisons fiancées

J'écris ton nom

 

Sur tous mes chiffons d'azur

Sur l'étang soleil moisi

Sur le lac lune vivante

J'écris ton nom

 

Sur les champs sur l'horizon

Sur les ailes des oiseaux

Et sur le moulin des ombres

J'écris ton nom

 

Sur chaque bouffée d'aurore

Sur le mer sur les bateaux

Sur la montagne démente

J'écris ton nom

 

Sur la mousse des nuages

Sur les sueurs de l'orage

Sur la pluie épaisse et fade

J'écris ton nom

 

Sur les formes scintillantes

Sur les cloches des couleurs

Sur la vérité physique

J'écris ton nom

 

Sur les sentiers éveillés

Sur les routes déployées

Sur les places qui débordent

J'écris ton nom

 

Sur la lampe qui s'allume

Sur la lampe qui s'éteint

Sur mes maisons réunies

J'écris ton nom

 

Sur le fruit coupé en deux

Du miroir et de ma chambre

Sur mon lit coquille vide

J'écris ton nom

 

Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées

Sur sa patte maladroite

J'écris ton nom

 

Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers

Sur le flot du feu béni

J'écris ton nom

 

Sur toute chair accordée

Sur le front de mes amis

Sur chaque main qui se tend

J'écris ton nom

 

Sur la vitre des surprises

Sur les lèvres attentives

Bien au-dessus du silence

J'écris ton nom

 

Sur mes réfuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J'écris ton nom

 

Sur l'absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J'écris ton nom

 

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l'espoir sans souvenir

J'écris ton nom

 

Et par le pouvoir d'un mot

Je recommence ma vie

je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté

 

 

Paul Eluard

 

  (D'abord destinée à la femme qu'il aimait, Eluard a ensuite choisi d'ajouter le mot "liberté"

à la fin de son texte, réorientant ainsi totalement son sens et transformant un chant d'amour

en chant de révolte. Cette superposition de 2 significations a permis de détourner la censure.

Ce poème a connu un destin exceptionnel puisque l'aviation anglaise en a parachuté

des milliers d'exemplaires sur la France pour encourager les résistants.)

 

 

 

Manif.jpg

"La jeune fille à la fleur", Marc Ribaud,


 

 

 

 

 

Les salauds, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est ni tout noir, ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c'est pareil...

T'es une âme grise, joliment grise, comme nous tous...

 

Les âmes grises, Philippe Claudel

 

 

 

 

 

 

Est-ce que vous ne trouvez pas 
Que la paix a vraiment un goût?

Comme le pain ou comme une pomme,
Ou le premier bourgeon
Que la joie nous fait mordiller,
Alors que le ciel commence
A se mettre dans les hauteurs
Et qu'on peut offrir à l'air
déjà plus que son visage.

Elle a le goût des heures 
Qu'on voudrait arrêter.

Elle a aussi le goût des choses
Qu'on n'est pas sûrs d'avoir tout près, le lendemain,
Pour y goûter plus fort.

Un goût timide encore
Comme au petit matin lorsque la cheminée
Voit les toits d'à côté reprendre sa fumée.                                            Le goût qu'on trouve à la lumière
Quand on regarde le rameau du noisetier,
Le bec de l'oisillon, les doigts du nouveau-né
Et ces choses qu'ici 
Chacun de vous peut ajouter.

Mais la paix peut bientôt
Avoir son goût de pleine paix.

Et nous rêvons.
C'est un large fleuve et nous y sommes
Comme dans cet air autour de nous.
C'est un fleuve et jamais 
Il ne s'arrêtera.

L'étendue elle-même
Se fait amie et sa caresse n'a pas d'égale

Nous rêvons.
Nous voyons une fleur
Avec des lacs dans ses replis

Et quand tombent ses pétales
Toujours elle se refait.


Guillevic, « Le goût de la paix », Terre à bonheur
(poème écrit clandestinement sous le pseudonyme
de "Serpières" pendant la guerre d'Espagne)

 

 

 

 


 

Pater Noster

 

Notre Père qui êtes aux cieux

Restez-y

Et nous, nous resterons sur la Terre

Qui est quelquefois si jolie

Avec ses mystères de New-York

Et puis ses mystères de Paris

Qui valent bien celui de la Trinité

Avec son petit canal de l'Ourcq

Sa grande muraille de Chine

Sa rivière de Morlaix

Ses bêtises de Cambrai

 

Avec son océan Pacifique

Et ses deux bassins aux Tuileries

Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets

Avec toutes les merveilles du monde

Qui sont là

Simplement sur la Terre

Offertes à tout le monde

Eparpillées

Emerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles

Et qui n'osent se l'avouer

Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer

Avec les épouvantables malheurs du monde

Qui sont légions

Avec leurs légionnaires

Avec leurs tortionnaires

Avec les maîtres de ce monde

Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs rêtres

Avec les saisons

 

Avec les années

Avec les jolies filles et les vieux cons

Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.

 

Jacques Prévert

 

Prevert-copie-1.jpg

Prévert, par Doisneau 

 

 

 

 

Le Dormeur du Val

 

C'est un trou de verdure où chante une rivière,

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent; où le soleil, de la montagne fière,

Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.

 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

 

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait une enfant malade, il fait un somme:

Nature, berce-le chaudement: il a froid.

 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

Arthur Rimbaud

  1 542

Photo d'Aan, site: https://picasaweb.google.com/anyaviajes

 

 

 


 

Combattons.

Combattons, mais distinguons. Le propre de la vérité, c'est de ne jamais être excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagérer? Il y a ce qu'il faut détruire, et il y a ce qu'il faut simplement éclairer et regarder. L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la flamme là où la lumière suffit.

 

Victor Hugo, Les Misérables 

 

  victor-hugo-by-shahin.jpg

Victor Hugo, aquarelle de Shahin

http://www.stars-portraits.com/fr/portrait-35165.html

 


 

Entendez-vous
Entendez-vous gens du Viêt-Nam
entendez-vous dans vos campagnes
dans vos rizières dans vos montagnes...
Oui nous les entendons

Ces êtres inférieurs
architectes danseurs pêcheurs et mineurs
jardiniers et sculpteurs tisserands ou chasseurs
paysans et pasteurs artisans et dockers
coolies navigateurs

Ces êtres inférieurs
ne savaient haïr que la haine
ne méprisaient que le méprisaient

Ces êtres inférieurs
ne craignaient guère la mort
tant ils aimaient l'amour
tant ils aimaient la vie
et leur vie quelquefois était belle comme le jour
et le sang de la lune courait sur les rizières
et le jour lui aussi était beau comme la nuit

Il y avait aussi la faim et la misère
les très mauvaises fièvres et le trop dur labeur

Mais le jour était beau comme la nuit
le soleil fou dansait dans les yeux des jeunes filles
et la nuit était belle comme le jour
la lune folle aussi dansait seule sur la mer
la misère se faisait une beauté pour l'amour

Et les enfants en fête malgré les Mauvais Temps
jouaient avec les bêtes en pourchassant le vent

Mais
il y avait aussi et venant de très loin
les Monopolitains
ceux de la métropole et de l'appât du gain
Négociants trafiquants notables résidents avec les légionnaires
les expéditionnaires et les concessionnaires et les hauts commissaires

Et puis les missionnaires et les confessionnaires
venus là pour soigner leurs frères inférieurs
venus pour les guérir de l'amour de la vie
cette vieille et folle honteuse maladie
Et cela depuis fort longtemps
bien avant la mort de  Louis XVI
bien avant l'exploitation et l'exportation de la Marseillaise

Et la misère était cotée en Bourse
sous le couvert
et dans les plis et les replis tricolores.
(…)

Jacques Prévert, « Entendez-vous gens du Viêt-Nam », La Pluie et le beau temps

(ce poème est le premier texte d'un ouvrage collectif dirigé par Jean-Paul Sartre
et intitulé L'Affaire Henri Martin. Henri Martin est un jeune marin parti pour
la guerre d'Indochine et qui comprenant que cette guerre est une guerre d'oppression
et que la position de la France nie les valeurs auxquelles il a toujours cru,
exhorte ses camarades à cesser le combat. Emprisonné, il devient pour les français
un symbole: celui du refus de la guerre d'Indochine mais aussi de toute action
qui justifie et défend la colonisation.)

 

photos-guerre-vietnam-1964-1975-L-3.jpeg

photo de guerre du Viet Nam (1964-1975)

 

 

 

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps

Je viens de recevoir 
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir

Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens

C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter.

Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants

Ma mère a tant souffert
Qu'elle est depuis dedans sa tombe
Et se moque des bombes 
Et se moque des vers

Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé

Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins.

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens

Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir

S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président

Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer.

Boris Vian, « Le Déserteur », Textes et chansons


(Diffusée pour la première fois à la radio en 1954, le jour de la défaite de Diên Biên Phu,
elle fut immédiatement censurée. Cette chanson devint un manifeste pour tous
les opposants aux guerres coloniales.)
Boris Vian

 

 

 

 

 Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le gout qui me tourmente
Le gout qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir gouté
La saveur de la mort...

 

Boris Vian, "Je voudrais pas crever"

 

 

 

 

 

 

  [...] Aujourd'hui, je vous le dis

Nous allons procéder à des glissements de terrain.

Il y aura des sursauts de lumière dans le brouillard des solitudes

Et l'angle des fenêtres écumera de fougères.

Alors nous nous installerons dans l'odeur des charpentes

et le soulèvement des toitures

Pour des émeutes de tendresse.

 

 

Alan Stiwell, Hommes Liges des Talus en Transe

 

 

 


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